Assurance maladie : Un nouvel engagement pour prévenir l'iatrogénie
L'assurance maladie s'attaque à l'iatrogénie médicamenteuse et souhaite réduire la fréquence des effets indésirables liés à la consommation de médicaments. Elle lance une campagne de sensibilisation auprès des médecins et des assurés, en particulier les plus de 65 ans, souvent polymédiqués.
« C'est le moment opportun pour s'attaquer à l'iatrogénie médicamenteuse : nous avons intégré la forte consommation de médicaments, nous avons compris qu'une grande partie du risque iatrogène était évitable, il existe une vraie prise de conscience des citoyens et nous disposons maintenant du médecin traitant qui a une vision globale de la santé de chacun de ses patients », lance le Pr Hubert Allemand, médecin-conseil national de la CNAM. A commencer par les attitudes et perceptions des Français, évaluées par une étude qualitative de l'IPSOS, qui semblent s'orienter vers la voie de la sagesse.
Le principe de précaution émerge, 66 % des Français sont conscients des risques associés à la prise de plusieurs médicaments, risques qu'ils estiment comme pouvant être graves et très graves (86 %). Cette attitude, qui pourrait être mise en corrélation avec les récentes crises sanitaires telles que l'affaire Vioxx®, renvoie à un comportement de vigilance et de bonne observance de leurs traitements, ainsi qu'une préférence nette pour faire évoluer leur hygiène de vie plutôt que de consommer des médicaments. Les raisons invoquées : « ce n'est pas forcément bon pour ma santé de prendre des médicaments » et la crainte de la dépendance. De plus, les Français clament un besoin fort en informations et conseils pour mieux appréhender leur consommation de médicaments, ce qui ne se traduit pas par des « réflexes anti-médicaments »... puisque la France reste l'un des pays qui en consomment le plus.
La vigilance s'impose
C'est d'ailleurs cette consommation excessive qui a décidé l'assurance maladie à se lancer dans la lutte contre l'iatrogénie médicamenteuse. « Plus on prend de médicaments, plus le risque d'effets indésirables pour l'organisme augmente. Environ 50 % de ces risques sont évitables, il s'agit aujourd'hui de les prévenir », explique Hubert Allemand. Un risque qui peut provenir du médicament lui-même, de son association avec un autre médicament, de son incompatibilité avec le malade ou d'une erreur de prise.
En France, selon une étude d'IPSOS Santé en janvier 2005, neuf consultations sur dix se concluent par une ordonnance et la consommation moyenne est de 50 unités (boîte, flacon, etc.) par an et par personne. L'assurance maladie a identifié plusieurs situations thérapeutiques pour lesquelles la vigilance s'impose. Elle recommande ainsi de porter une attention particulière à la prescription de médicaments à élimination lente. « Le problème de ces produits, c'est que le malade risque de reprendre ce même médicament avant élimination totale, et sur un traitement de plusieurs jours, cela peut amener à une accumulation et à quitter la zone d'efficacité thérapeutique pour la zone à risques », indique Hubert Allemand. Chez les sujets âgés, souvent polymédiqués, le problème se pose d'autant plus en cas de déshydratation ou d'insuffisance rénale. Environ 1,2 millions de personnes de plus de 65 ans, en France, prennent plus de sept classes de médicaments par jour, d'où l'identification comme une population à risques. « Ces médicaments sont peut-être nécessaires, il est possible qu'on ne puisse faire autrement, mais il faut se poser la question ». La recommandation porte essentiellement sur certaines benzodiazépines (anxiolytiques), souvent prescrites et qui ne sont éliminées pour moitié dans l'organisme qu'au bout de 20 heures.
Ne pas diaboliser les médicaments
Deuxième recommandation aux médecins : choisir les traitements les plus essentiels en tenant compte du rapport bénéfices/risques, car certains médicaments peuvent entrer en compétition, l'un exacerbant ou inhibant l'activité de l'autre. « Plus on prend de médicaments, plus il y a de risques d'interaction et moins ils sont efficaces », remarque le Pr Allemand. Une équation simple et logique. Une étude réalisée par l'Association pédagogique nationale pour l'enseignement de la thérapeutique (APNET) montre que, parmi les consultations d'urgence des plus de 70 ans pour effets indésirables médicamenteux, 32 % concernent des patients consommant plus de 10 médicaments par jour... Déshydratation, troubles de la vigilance ou du comportement, chutes, troubles digestifs, malaises et accidents hémorragiques sont les effets indésirables les plus fréquents. Les classes de médicaments montrés du doigt : médicaments cardiovasculaires, anticoagulants et psychotropes, notamment les benzodiazépines et anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS).
« Il ne faut pas pour autant diaboliser les médicaments, ils ont permis des avancées sanitaires notoires, en allongeant la durée de vie, en améliorant la qualité de vie et en évitant de nombreuses hospitalisations. Il faut cependant tenir compte de la vulnérabilité des plus de 65 ans », souligne le Pr Jean Doucet, chef du service de médecine interne gériatrique au CHU de Rouen et secrétaire général de l'Association pédagogique pour l'enseignement de la thérapeutique. Ses conseils : questionner les médicaments prescrits à chaque ordonnance, hiérarchiser les traitements et résister à la tentation de tout médicaliser. « Tous les inconforts liés au vieillissement ne doivent pas être systématiquement médiqués ». Pour mettre en œuvre cette politique de prévention, il est nécessaire d'obtenir la mobilisation de tous les professionnels de santé, des malades et de leur entourage.
« Ce pari s'appuie sur la réorganisation des soins et le médecin traitant, ce dernier disposant d'une vision globale de ses patients et de ses traitements. Ce programme de prévention sera accru avec la mise en place du DMP qui permettra d'avoir un regard sur tous les traitements administrés, passés et actuels, et sur les pathologies du patient », insiste Frédéric van Roekeghem, directeur général de la CNAM. Cette campagne de prévention prendra notamment la forme d'un accompagnement des médecins via des entretiens confraternels (15 000 d'ici fin 2006). Le grand public sera sensibilisé à la vigilance par des chroniques radiodiffusées à l'automne prochain (déjà diffusées en juin) et par l'envoi à tous les assurés de la Lettre consacrée aux risques médicamenteux.