Eisai : une stratégie pharmaceutique version japonaise
A l'occasion du 10e anniversaire de la filiale française d'Eisai, le Dr Paul Cadre (PDG du laboratoire) et le Dr Françoise Duveau (directeur médical), ont notamment présenté le 15 juin dernier, les résultats, la stratégie commerciale et les domaines thérapeutiques d'Eisai s'inscrivant dans le cadre du plan quinquennal de croissance du groupe (2006-2001), baptisé « Grand bond en avant ».
Créée en 1996 et présidée par le Dr Paul Cadre, la filiale française d'Eisai (Eisai SAS) a réalisé sur l'exercice 2005 (achevé fin mars 2006), un chiffre d'affaires de 160 millions d'euros, en croissance de 8% par rapport à 2004. Pour 2006, elle prévoit un chiffre d'affaires en hausse de 20% à 192 millions d'euros. Dans le cadre de son « Grand Bond en avant » (2006-2011), Eisai SAS compte plus que doubler son chiffre d'affaires d'ici 2011 : 413 millions d'euros sont ainsi prévus.
Première filiale européenne, Eisai SAS se situe au 27ème rang des laboratoires français. Initialement consacrée au traitement de la maladie d'Alzheimer, avec son médicament phare Aricept® (donépézil), la filiale a bénéficié de l'acquisition d'une gamme de produits dans le domaine des maladies du système nerveux central.
Rappelant la philosophie hhc (human health care) d'Eisai, fondée sur l'engagement pour « une haute qualité de soins dans le respect de la dignité des individus », le Dr Cadre précise la manière dont le hhc s'est traduit en France. « Nous avons abordé le problème autrement qu'en vendant uniquement des médicaments. Notre objectif est améliorer la qualité de vie des patients et de leur famille, en leur proposant une offre de soin globale. Nous avons notamment travaillé sur l'environnement et les problématiques de santé. Nous sommes aujourd'hui des partenaires reconnus pour ce qui concerne la maladie d'Alzheimer ». Cette philosophie qui conduit pratiquement toutes les actions du groupe fait aujourd'hui partie des articles d'incorporation du groupe.
Un chiffre d'affaires mondial de 8 milliards d'euros pour 2011
« Notre vision du groupe est celle de la globalisation. Cette année, pour la première fois, les filiales d'Eisai (hors Japon), ont représenté plus de 50% des ventes. Nous avons pour objectif de ne plus dépendre du Japon. Car si le marché en valeur et en volume y est important, les prix y sont chaque année réajustés à la baisse », affirme le Dr Cadre.
Le « Grand Bond en avant » 2006-2011 du groupe s'attache notamment à la structuration de ses quartiers généraux, à l'évolution de sa R&D, à ses activités d'oncologie, aux effets liés à la transformation (recherche et production), à la globalisation de ses ressource humaine. Mais aussi, à son indépendance vis-à-vis du co-marketing. Un plan prévoyant que le groupe double quasiment ses ventes, passant d'un chiffre d'affaires consolidé de 595 milliards de yens (4,8 milliards d'euros) sur l'exercice 2005 à 1.000 milliards de yens (8 milliards d'euros) en 2011. Si aujourd'hui, Aricept® représente la moitié du chiffre d'affaires du groupe (85% des ventes de la filiale française), la mise sur le marché de nouveaux produits et de ceux d'acquisition représenteront 30% du chiffre d'affaires prévisionnel pour 2011. « Nous espérons une croissance moyenne annuelle de 9% de notre chiffre d'affaires et une croissance des dépenses de R&D à 13% (200 milliards de yens en 2011, soit 1,6 milliards d'euros)», indique le Dr Paul Cadre.
Eisai compte s'investir davantage dans la production de ses composés. Et prévoit ainsi l'ouverture d'un nouveau site de production et de R&D en Europe. « Il pourrait être implanté en Angleterre, c'est en discussion. Nous souhaiterions qu'il soit basé en France mais il ne sera pas facile de convaincre notre maison mère. La politique en matière de médicament ne nous y aide pas. Toutefois, pour la production en cancérologie, nous souhaiterions qu'il y ait une vraie réflexion sur l'attractivité potentielle de la France », confie le Dr Cadre. En outre, malgré la place de première filiale européenne d'Eisai France, le siège européen du groupe, est basé au Royaume-Uni.
70 produits dans le pipeline d'Eisai
Le groupe qui compte doubler ses dépenses de R&D, « adopte comme stratégie le développement de ses propres recherches. Dans cette restructuration, il y a un développement en matrice, des compétences. Avec en principe des « hubs » qui seront implantés aux Etats-Unis, en Angleterre et en Inde », note le Dr Cadre. Par ailleurs, « nous allons augmenter notre profitabilité puisque notre stratégie de transformation (recherche, formulation, production) va agir sur les coûts de R&D, mais aussi, sur les coûts de production. Ils passent de 17,5% en 2005 à 15% en 2011 », précise-t-il.
Par ailleurs, « nous dépendions beaucoup de partenariats industriels au niveau mondial, notamment de Pfizer, pour la co-promotion d'Aricept® (donépézil) et de Pariet® (rabéprazole). Nous souhaitons dorénavant commercialiser nous-même les nouveaux produits à lancer », poursuit le Dr Cadre. C'est d'ailleurs dans cette optique qu'Eisai a prévu de développer ses forces de vente.
Eisai, dont le pipeline compte actuellement 70 produits « ne souhaite ni fusionner, ni se faire acquérir », comme le souligne le Dr Cadre. Le groupe a prévu de diversifier son portefeuille de produits, notamment pour contrebalancer le poids d'Aricept®. Toutefois, « dans les 15 années à venir, la stratégie globale d'Eisai sera celle d'alliances et de partenariats de recherche fondamentale sur la génomique avec les entreprises de biotechnologie », annonce le Dr Cadre.
Lancements 2006-2011 : neurologie...
Concernant les produits dont le lancement est prévu dans les cinq prochaines années, la stratégie de recherche du groupe est basée sur une concentration sur deux domaines thérapeutiques : la neurologie et le « critical care » (cancérologie, traitement de la douleur et réanimation).
Dans la neurologie, les deux premiers produits qui doivent arriver sur le marché sont des anti-épileptiques. Zonegran® (zonisamide), concurrent de Keppra® (lévétiracetam) d'UCB Pharma, sera commercialisé en France courant 2007. « Disponible à l'hôpital, Zonegran® a déjà obtenu une AMM européenne en mars 2005 en association dans le traitement des épilepsies partielles. Il est encore en développement dans le traitement de première intention des épilepsies partielles », précise le Dr Françoise Duveau, directrice médical d'Eisai.
Deuxième produit, en cours d'évaluation d'AMM au niveau européen : l'anti-épileptique rufinamide, dont le nom commercial sera Inovelon®. Il sera réservé au syndrome de Lennox-Gastaut, une épilepsie rare et très sévère de l'enfant.
Eisai développe, par ailleurs, des produits appartenant à deux nouvelles classes thérapeutiques. La première concerne le composé E2007. D'après le Dr Duveau, « c'est un produit d'une nouvelle classe, intitulée antagonistes AMPA, ayant un effet neuroprotecteur. Les premières études menées chez l'animal et homme ont montré un potentiel d'indication extrêmement large pour ce produit. Nous venons de commencer les études de phases III dans la maladie de Parkinson et dans le traitement de fond de la migraine. Vont aussi se mettre en place des plans de développement en traitement de l'épilepsie et de la sclérose en plaque ».
Le groupe vise un premier dépôt d'AMM pour fin 2007 dans la maladie de Parkinson. « Si son utilisation dans la sclérose en plaque se confirme, l'E2007 pourrait avoir un potentiel de blockbuster », confie le Dr Cadre. Eisai prévoit ainsi que le composé représente un chiffre d'affaire mondial de 66 milliards de yens (540 millions d'euros) en 2011.
De même, le groupe développe actuellement des études de phase I pour un inhibiteur des gamma-sécrétases, une nouvelle classe thérapeutique, qui pourrait avoir un effet de ralentissement de l'évolution de la maladie d'Alzheimer. Le produit qui sort toutefois du cadre du plan 2006-20011, pourrait bien être le successeur d'Aricept® dont le brevet tombe en 2012.
Eisai n'oublie pas, pour autant, son médicament vedette Aricept®, pour lequel plusieurs développements sont en cours. Une nouvelle forme orodispersible sera lancée en France à la fin de l'année. Celle-ci étant déjà commercialisée au Japon, aux Etats-Unis et en Angleterre. « Par ailleurs, nous avons déposé une demande d'AMM auprès de l'EMEA dans les formes sévères de la maladie d'Alzheimer. L'avis final devrait être donné début 2007 », indique le Dr Duveau. Aujourd'hui, seule la mémantine est indiquée dans les formes sévères de la maladie.
Eisai a également prévu de lancer « une étude majeure » à l'automne, menée dans tous les centres mémoires de ressources et de recherche (CMRR). « Cette étude se sert d'une technique permettant de mesurer l'impact d'Aricept® sur le volume de l'hippocampe mise au point par les équipes de neuro-radiologie de la Pitié-Salpétrière. Notre objectif est de montrer qu'au delà de son efficacité symptomatique, Aricept® permet de modifier le cours évolutif de la maladie d'Alzheimer », précise le Dr Duveau.
... et « critical care »
Dans le domaine du « critical care », le prochain produit à venir est Prialt® (ziconotide), un traitement des douleurs extrêmement sévères (cancer, sida, soins palliatifs, douleurs neuropathiques très résistantes...). « Il s'agit là d'un médicament orphelin que nous souhaitons pouvoir commercialiser début 2007. Issu du venin d'un coquillage marin, le « conus magus », son effet antalgique est extrêmement puissant. Ce traitement ne peut être administré que par voie intra-thécale. C'est une première alternative aux morphiniques n'ayant pas ses inconvénients d'accoutumance et de sevrage, notamment », explique le Dr Duveau.
Arrivera aussi en 2008, le premier produit la gamme de cancérologie d'Eisai, le composé E7389, sur les cinq produits de mécanisme d'action complémentaires actuellement développés en cancérologie. « Il s'agit d'un traitement qui agit sur les microtubules et qui pourrait être une alternative aux taxones. Avec une meilleure tolérance que ces derniers, il sera, dans un premier temps réservé aux cancers du sein résistants aux chimiothérapies et il est en développement dans les cancers de la prostate et du poumon », indique le Dr Duveau. Le groupe en espère, dès 2011, un chiffre d'affaires de 37 milliards de yens (300 millions d'euros). « Nous avons réalisé un effort de recherche extrêmement important pour développer ces différentes indications ainsi que d'autres molécules agissant sur l'angiogénèse », poursuit-elle. Quant au composé E5564, indiqué dans la prévention et le traitement du choc septique, il devrait être lancé en Europe en 2010.
Ainsi, une chose est sure, dans le domaine de la neurologie comme du « critical care », les prochains lancements et développements en cours traduisent bien la stratégie de niche à forte valeur ajoutée du groupe Eisai.