Arte : « Nos chers médicaments »
Quand l'industrie pharmaceutique défend son image
Médecins, patients et autorités de santé entretiennent des relations complexes avec l'industrie pharmaceutique. Le Forum des Européens, diffusé sur Arte le 13 mai dernier, a proposé une vision globale de ces rapports intéressés en trois volets. Philippe Pignarre, ancien directeur de communication de Synthelabo puis de Sanofi-Aventis, historien et chargé de cours sur les médicaments psychotropes à Paris 8, livre sa pensée aux journalistes de l'émission, Matthias Beermann et Anne-Sophie Mercier. Pharmaceutiques vous propose un condensé des trois reportages à vision européenne.
Les médecins, victimes consentantes des VM ?
En France, ils sont 20 000 à sillonner les cabinets médicaux pour promouvoir les produits des laboratoires, mais les visiteurs médicaux (VM) ne sont pas toujours les bienvenus. Le Dr Philippe Foucras, installé dans le nord de la France, ne les reçoit plus. Pourtant à ses débuts, il était selon lui « une cible facile » et comptait jusqu'à 40 VM dans sa salle d'attente chaque semaine. Une concurrence acharnée dans le même but : créer chez les médecins des habitudes de prescription.
Mais le Dr Foucras a déchanté, notamment à cause du manque d'efficacité de certains médicaments. Il regrette un manque de formation des médecins, qui ne leur permet pas de démêler le vrai du faux et les mettent dans des situations difficiles : que dire lorsqu'il est préférable de ne plus prescrire un produit jugé inefficace et dangereux au patient qui le consomme depuis plusieurs années ? C'est ce qui l'a décidé à ne plus recevoir les VM... « au risque de se priver d'un canal d'informations essentiel sur les progrès scientifiques », rétorquent les laboratoires.
Car pour Pascal Le Guyader, directeur des affaires sociales du Leem, « si le médecin n'a pas cette information, il va prescrire comme il y a trente ans, ce qui ne permet pas le progrès thérapeutique. Il est normal que cette information vienne des laboratoires, ils créent le produit et sont les mieux placés pour en parler ». Pour lui, l'image du visiteur médical est vieille de 20 ans alors que « depuis 1984, une loi interdit aux laboratoires de remettre un cadeau de plus 30€ par an et par médecin ». Car l'un des reproches fait aux laboratoires par le biais de leur VM, est « d'acheter » les médecins par des cadeaux ou en les invitant tous frais payés à des congrès tout en jouant les guides touristiques. Philippe Pignarre commente : « Tous les congrès dans toutes les disciplines médicales sont financés par l'industrie pharmaceutique et les médecins y sont invités gracieusement. Si ce n'était plus le cas, il n'y aurait plus personne dans les congrès. Mais les médecins ne sont pas des victimes, ils savent ce qu'ils font en y allant, ils font le choix de profiter du séjour touristique ou de suivre les conférences ».
Pour mettre fin aux accusations dont fait l'objet la visite médicale, l'industrie pharmaceutique a mis en place l'an passé une Charte de la VM, sorte de code déontologique du métier qui rappelle les règles de bonne pratique et insiste sur l'objectivité de l'information scientifique délivrée aux médecins. Une déclaration de bonnes intentions qui n'élimine pas le scepticisme de certains, comme l'indique un ancien visiteur médical : « Dans les différentes phases d'étude qui précède la commercialisation d'un médicament, il y a forcément des études plus ou moins négatives, celles-ci sont cachées au public. Et quand on rencontre les médecins, on ne parle que des avantages du produit, très peu des effets secondaires ».
Alors comment rester informer sans se laisser influencer ? François Pesti, ancien formateur de visiteurs médicaux propose que « les autorités de santé, les organismes d'assurance-maladie, la tutelle créent leur propre réseau de visiteurs médicaux pour assurer un service public de la visite médicale auprès des médecins, faire la promotion des médicaments délaissés par l'industrie pharmaceutique, rappeler les recommandations de bonnes pratiques et informer sur les alternatives en terme de coût de traitements ».
Les médicaments délaissés, ce sont les produits qui sont efficaces mais anciens, donc qui ne sont plus protégés par un brevet, ne coûte pas grand-chose, ne sont plus défendus par les laboratoires, et donc ne sont plus prescrits par les médecins. « Ce sont parfois les médicaments les plus efficaces dans la pathologie concernée, comme les hypertenseurs de la famille des diurétiques, les premiers inventés. Ils devraient être prescrits en première intention aux personnes souffrant d'hypertension artérielle (HTA), sauf cas particulier... », souligne Philippe Pignarre.
D'où l'intérêt non seulement de mieux informer le médecin, mais aussi le patient. Le médecin doit prendre l'habitude d'expliquer ses choix de prescription, et le patient doit le lui demander. Et Philippe Pignarre d'ajouter : « Sachant qu'un médicament est efficace dans 60 % des cas environ, il y a à peu près 40 % des patients chez qui il ne fonctionne pas. Cela engendre une prime à la nouveauté chez le médecin quand un VM lui dit que son médicament a un nouvel avantage, car le praticien a besoin de satisfaire sa clientèle ».
Dans la course à l'AMM
Chaque pays européen veille à ce que les produits lancés par les laboratoires pharmaceutiques soient les meilleurs possibles, alliant à la fois efficacité, sécurité et qualité. Depuis quelques années, cette procédure d'autorisation de mise sur le marché (AMM) existe aussi au niveau européen avec l'installation de l'Agence européenne du médicament (EMEA) à Londres en 1995. Les Etats ont toujours la possibilité de délivrer une AMM nationale, à l'instar de l'Allemagne, dont l'Institut fédéral des produits pharmaceutiques, dit BfArM (Bundesinstitut für Arzneimittel und Medizinprodukte), reçoit environ 2 500 demandes d'AMM par an.
Il y a quelques années, les retards se sont accumulés, certains dossiers n'obtenant leur AMM qu'au bout de 26 mois, au lieu des sept mois légaux. Sachant que chaque demande de dossier coûte à l'industriel 62 000 euros. « Chaque jour supplémentaire sans AMM est synonyme de perte de chiffre d'affaires car pendant ce temps, la durée de protection du brevet continue de courir », souligne Siegfried Throm, directeur de Verband Forschender Arzneimittelhersteller (VFA), l'équivalent du Leem en Allemagne.
Selon les laboratoires, un industriel met 10 à 12 ans et dépense 800 millions de $ pour développer un nouveau médicament ; les brevets étant valables 20 à 25 ans à partir de la découverte de la nouvelle molécule. Un temps limité pour une somme colossale... mais Philippe Pignarre nuance : « Nous n'avons aucun moyen de contrôler ce chiffre de 800 millions d'euros, mais beaucoup d'experts l'estiment plutôt à 200 ou 300 millions d'euros. Et si le brevet protège finalement une douzaine d'années le médicament commercialisé, il faut savoir qu'en deux ou trois ans, les frais engagés sont remboursés, ensuite les labos enregistrent des profits considérables. N'oublions pas que ces 20 dernières années, l'industrie pharmaceutique est restée la branche industrielle la plus profitable devant le pétrole et les banques ».
Il n'empêche que la procédure d'AMM accordée par une autorité publique instaure un dialogue permanent avec les industries pharmaceutiques et entraîne l'autorisation de commercialisation pour 95 % des demandes. Reste que ces autorisations sont aujourd'hui principalement demandées et délivrées au niveau européen. Toutes les découvertes concernant le cancer, le sida et Alzheimer sont directement adressées à l'EMEA et l'Agence coordonne les travaux des structures nationales tout en les mettant en concurrence.
« L'Europe s'implique dans les affaires de santé et c'est très positif, remarque Philippe Pignarre. Elle pousse les différentes agences nationales à plus de transparence. En revanche, d'autres questions sont à surveiller, comme la volonté de la Commission européenne d'autoriser la publicité grand public pour les médicaments vendus sur ordonnance, mais le Parlement européen bloque cette mesure ».
Associations de patients et laboratoires - Faux amis ou meilleurs ennemis
Les associations de patients ont généralement peu de moyens. C'est donc avec bienveillance qu'elles voient s'approcher la riche industrie pharmaceutique... qui ne demande pas mieux que de participer financièrement à une conférence sur une maladie ou toute autre action lui permettant d'acquérir à sa cause l'association en question, tout en redorant son blason vis-à-vis des patients, du public et des pouvoirs publics. Se créent donc des partenariats win-win, les firmes devenant des acteurs de la politique de santé publique, tandis que les associations de patients peuvent avoir les financements pour exister, mener leurs actions, connaître les essais cliniques en cours et savoir comment des patients peuvent les intégrer...
Pourtant, des associations tiennent encore à leur indépendance, telles la LUSS ou Ligue belge des usagers des services de santé, qui regroupe une centaine d'associations et met en garde ses membres contre des liens trop étroits avec l'industrie pharmaceutique. Elle indique ainsi que le patient peut être utilisé comme moyen de pression auprès des pouvoirs publics. Son président, Claude Sterckx, insiste : « Dans l'urgence, les patients vont évidemment être des moteurs importants dans le fait de solliciter que ce médicament soit reconnu plus rapidement. Ils vont vouloir les essayer parce que c'est parfois une question de vie ou de mort pour eux ; ils deviennent dès lors très utiles pour faire avancer un dossier. Et ils influent sur le traitement prescrit par leur médecin ».
A l'échelon européen, la résistance s'organise et des associations de consommateurs de dix pays ont dévoilé ces dernières années une étude très critique sur les fabricants de médicaments, leur reprochant notamment leur manque de transparence concernant les essais cliniques, et leur incapacité à mettre au point des médicaments réellement innovants. Une enquête qui n'a pas plu à l'EFPIA, l'organisation qui représente les intérêts des industries pharmaceutiques européennes à Bruxelles. Celle-ci préfère appuyer sur l'aspect positif des relations avec les patients et rappelle que la concertation est engagée avec 25 associations européennes qui représentent les maladies les plus répandues de la planète... « Le dialogue fonctionne même si nous ne sommes pas d'accord sur tout », précisé Brian Ager, directeur général. Exemple : la publicité sur les médicaments vendus sur ordonnance, comme cela existe aux Etats-Unis. Les patients refusent en bloc... mais s'il y a une chose qu'ils aimeraient exporter d'Outre-Atlantique vers l'Europe, ce sont les class actions. Philippe Pignarre attend lui aussi l'arrivée de ces procédures collectives impatiemment. « Aux Etats-Unis, quand un médicament provoque beaucoup de dégâts, l'industrie pharmaceutique rembourse des centaines de millions de $, il est normal que cela puisse exister ici aussi ».