Mission Legmann : Playmobil, sacs à main et avenir de la médecine libérale
Depuis plus d'une semaine, la polémique enfle entre certains syndicats médicaux et le président du Collectif inter associatif sur la santé (CISS), Christian Saout. La médecine libérale mériterait pourtant mieux qu'une telle crispation sur des mots.
Christian Saout, président du CISS qui regroupe plus de 30 associations de malades et d'usagers de la santé, a son franc-parler. Coutumier des petites phrases, souvent ironiques, parfois mordantes, rarement assassines, cet ancien magistrat pratique les bons mots, comme d'autres en leur temps à la cour du Roi, selon une pratique bien connue. Ne l'a-t-on pas entendu à ses heures fustigeant volontiers l'industrie du médicament, lors de la remise d'un rapport très officiel sur l'éducation thérapeutique des malades, estimant qu'il n'était pas là « pour faire le chiffre d'affaires additionnel des laboratoires de la pharmacie ». Pas de quoi fouetter un haut responsable du comité économique des produits de santé. Les médecins également ont souvent été l'objet de quelques piques bien placées, au motif qu'ils avaient un peu de mal à rallier nos campagnes en voie de désertification - ou nos banlieues agitées - et trop souvent des difficultés à épargner aux assurés sociaux leurs exigences de dépassements tarifaires. L'Ordre des médecins s'en est même ému et a rappelé ses brebis égarées à plus d'éthique et à moins de monétique dans des pratiques qui coûtent somme toute bon an mal an 2,5 milliards d'euros à ces mêmes assurés sociaux. Le rôle des associations de personnes malades - depuis l'émergence de celles, parfois énergiques sinon virulentes, qui ont défendu les personnes frappées par le VIH, auxquelles Christian Saout a appartenu -, a d'abord été d'interpeller les structures sanitaires publiques et privées, libérales ou étatiques, pour leur rappeler que leur finalité étaient bien d'être au service des malades et non l'inverse. Certaines structures, tel l'hôpital, ont intégré cette nouvelle dimension sociale et partenariale qu'a ouvert la loi Kouchner de 2002, relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, et leur ont fait une place, parfois réduite mais bien réelle, pour plaider voire défendre la cause des malades. Des établissements de grande taille, tel l'hôpital Georges Pompidou à Paris, ont même créé des « directions de clientèle » pour mieux prendre en compte cette montée en puissance du monde des associations de malades et d'usagers de la santé que représente le CISS.
Mariage de raison
Les médecins libéraux ont eu plus de mal à reconnaître l'émergence dans le système de santé de ces nouveaux « acteurs » que sont les malades et leurs associations. Les plus libéraux d'entre eux, que l'on trouve dans les rangs de la CSMF ou du SML, se sont brutalement retrouvés face à des structures associatives qui ont remis en question le sacro-saint pouvoir médical et qui en sont même venues à critiquer parfois les compétences, sinon le niveau de formation de nos praticiens libéraux. « Patients référents » et « patients formateurs » se sont aussi imposés dans ce paysage libéral, surpris d'une telle apparition. Lentement mais sûrement les associations se sont installées dans tous les registres possibles du monde sanitaire, siégeant dans toutes les instances qui leur ouvraient leur porte. Les discussions tarifaires d'hier entre caisses et syndicats médicaux ont également été parfois perturbées par le « bruit » des malades qui, à la porte de la table des négociations, donnaient de la voix pour faire entendre leurs demandes et leurs attentes. Les Etats généraux de l'organisation des soins (EGOS) ouverts en 2008, en préambule aux débats qui ont conduit à l'élaboration, puis à l'adoption de la loi HPST, avaient pour vocation, entre autres thèmes, d'apprendre aux uns et aux autres à échanger utilement sur l'avenir du système de santé. Ils furent un rendez-vous raté pour certains qui, tels les médecins de la CSMF, n'y virent que le prélude à une étatisation rampante du système de soins français. Un fossé s'est par la suite créé entre des syndicats qui n'ont plus trouvé de vertus aux réformes à venir dans le monde de la santé, arc-boutés sur la seule vision « libérale » de leur exercice, oubliant souvent sa dimension sociale, et des associations de malades soucieuses de défendre un meilleur accès aux soins, plus égal pour tous, sinon plus solidaire, au besoin en contraignant quelque peu le corps médical à d'autres inclinaisons et modalités d'exercice, voire même à modérer ses prétentions financières dans une société en pleine crise économique. S'il ne pouvait y avoir de mariage d'amour entre les deux mondes, d'aucuns attendaient au moins une union de raison.
Défendre la médecine de premier recours
Christian Saout a sans conteste fait de l'humour à bon compte en accusant les médecins d'avoir acheté avec l'argent de l'aide à l'informatisation des « sacs à main pour leurs femmes ou des Playmobil pour leurs enfants ». Certains ont crié au « scandale de la République » (SML) en réclamant la tête de celui qui a été nommé par l'Elysée membre de la mission pilotée par le Dr Legmann, président de l'Ordre des médecins, qui doit ces prochains mois auditer la médecine libérale en vue de procéder à sa future refondation. La Commission Legmann serait même redevenue "fréquentable" depuis que le président de l'Ordre a signifié au président du CISS sa « mise en congé ». Sauf que ce dernier a fait savoir qu'il n'était qu'absent des premières rencontres pour des questions d'agenda personnel et que le changement de la composition de la dite commission ne relevait pas des prérogatives de son président. Christian Saout persiste et signe : il continuera de siéger à la commission et « ne renoncera pas à défendre la médecine générale de premier recours qui est la porte d'entrée légitime dans le système de soins pour chacun de nos concitoyens » Il continuera également « à soutenir, toutes les propositions qui permettent de garantir un égal accès de tous à des soins de qualité ». Sans doute faudra-t- il aux médecins qui veulent sa tête s'habituer à ce qu'il soit encore présent à la table des discussions portant sur l'avenir de l'exercice libéral de leur médecine, que ne plébiscitent plus que 12 % des jeunes médecins sortant de nos facultés. Une médecine libérale qui n'aura pas d'autre avenir que celui de s'impliquer aussi à résoudre les questions sanitaires qui concernent au quotidien les malades, au premier chef desquelles, comme l'a souligné en janvier dernier la ministre de la Santé, figure en bonne place l'accès aux soins des Français. La mission Legmann mérite vraiment mieux que cette - inutile - querelle de mauvais mots instrumentalisée à des fins partisanes.