Débat : quand l'automédication lève des lièvres...
La Mutualité Française a organisé un débat sur « L'automédication : recul ou progrès ? », mercredi, invitant les spécialistes du secteur et les professionnels directement concernés. Animée par le piquant Claude Sérillon, la discussion a permis, comme le dit Alain Coulomb de son rapport sur ce sujet, de « rassembler les points de vue plutôt que trouver la recette miracle ».
« La France est un pays paradoxal au regard de sa culture du médicament. Elle se distingue par un faible taux d'automédication tout en étant le plus gros consommateur de médicaments en Europe, où ces produits sont vendus dans un circuit fermé, où on constate une iatrogénie importante et un taux d'interaction médicamenteuse assez fort. Si demain l'automédication se développe en France, il faudra prendre des mesures pour ne pas aggraver la situation et même l'améliorer », lançait le président de la Mutualité Française pour amorcer le débat. C'est dans ce sens que l'engagement des professionnels de santé pour une adaptation pour un meilleur service au patient-client est nécessaire.
« J'aimerais entendre les professionnels me dire que le client pourra comparer les prix, et qu'il ne sera plus celui à qui on tend le médicament ; en tant que patient je veux avoir une marge de manœuvre. Il faut pour cela que chacun essaie de se départir de ses intérêts corporatistes et soit capable d'imaginer un autre rapport au médicament ».
Car l'usager semble globalement favorable au développement de l'automédication. Selon une étude CSA-Cecop (lire la revue de presse Pharmaceutiques du 21 mars 2007) pour la Mutualité Française, ils sont 67 % à porter un jugement positif sur cette pratique, majoritairement des actifs de 25 à 50 ans, des cadres et professions intermédiaires. A noter qu'à l'inverse, 30 % des personnes interrogées se montrent réticentes. Il s'agit principalement de personnes âgées et disposant de revenus modestes. L'information principale de l'enquête réside dans le plébiscite par 24 % des Français de la vente de médicaments en grande surface. Même s'ils sont donc 75 % à s'y opposer, ce taux est significatif d'une responsabilisation de sa propre santé et d'une recherche de gain de temps. Pourtant, industriels, institutionnels et professionnels de santé s'y refusent catégoriquement, soulignant les avantages du monopole des pharmaciens quant à la sécurité de la dispensation et aux conseils prodigués.
Terrain propice
Le système fonctionne dans d'autres pays. En Europe, l'Italie, l'Allemagne, le Royaume-Uni... ont suivi cette logique, et tout récemment le Danemark a supprimé le monopole des pharmaciens. C'est aux Etats-Unis que le modèle travaille à plein régime. Frédéric Badey, attaché à l'ambassade de France à Washington souligne que, si les médicaments d'automédication représente un chiffre d'affaires annuel de 22 à 23 milliards de dollars outre-Atlantique, c'est que tout le système américain y est favorable. « Selon les dernières études, 77 % des Américains achètent des médicaments OTC (over the counter) pour des pathologies bénignes, 87 % considèrent que ce sont des produits sûrs et efficaces, un quart d'entre eux estiment que les conseils des médecins ne sont pas bons et la moitié que les assurances ne pensent qu'à leurs intérêts financiers. Dans un pays sans système de santé unique (chaque Etat est libre de réguler la distribution des médicaments) avec des problèmes forts d'accès aux soins, l'automédication est une nécessité ». L'attaché à l'ambassade de France rappelle que sur 300 millions d'habitants, 45 millions ne sont pas assurés. Face à une consultation de généraliste oscillant entre 80 et 120 dollars, voire davantage, un ticket modérateur qui reste à charge, un rendez-vous médical qui n'intervient qu'entre deux et cinq jours, une certaine pénurie des produits de santé, le patient n'hésite pas. D'autant que le maillage des pharmacies est bien moins dense. « Il y a 58 000 officines aux Etats-Unis, soit deux fois plus qu'en France », précise Frédéric Badey. Le problème est le même avec les médecins, particulièrement difficiles à trouver en milieu rural : « dans l'Idaho, il y a 175 généralistes pour 100 000 habitants ». Le terrain est donc propice à l'OTC, d'autant que la culture américaine renvoie à la responsabilité de chacun, il est normal d'assumer sa prise en charge. Même les Etats la favorisent puisqu'une dizaine d'entre eux ont fixé le taux de la TVA pour ces produits à 0 % et le fisc permet de déduire les dépenses OTC de ses revenus imposables...
La France souhaite à son tour favoriser l'automédication mais il ne s'agit aucunement de copier les Etats-Unis ou les pays européens qui l'entourent. C'est ce qui ressort du rapport Coulomb-Baumelou rendu en début d'année à Xavier Bertrand qui devait annoncer une série de mesures fin février... Mais le porte-parole de Nicolas Sarkozy va quitter ses fonctions de ministre de la Santé lundi prochain, afin de se consacrer à la campagne présidentielle. Les décisions, qui se baseront sur ce rapport et celui de l'Académie nationale de pharmacie, sont donc renvoyées au prochain ministre de la Santé, quel qu'il soit.
En otage
Alain Coulomb, président du groupe de travail sur l'automédication a d'ailleurs rappelé brièvement le contenu de ce rapport avant de laisser l'économiste de la santé Claude Le Pen s'exprimer sur les interrogations soulevées par l'automédication. « C'est un véritable catalyseur de sujets. A travers ce thème, les questions se succèdent concernant le remboursement des médicaments, la démographie médicale, le rôle des complémentaires, le monopole de l'officine, la pharmacovigilance et les interactions médicamenteuses, le rôle du patient... Toutes ces questions sont indépendantes de celle que pose l'automédication : doit-on la favoriser ou non ? » Son inquiétude réside finalement dans la perception de ce catalyseur. Car en soulevant ces questions, l'automédication pourrait bien jouer le rôle de bouc-émissaire ou de baguette magique. « Il ne faut pas prendre l'automédication en otage », lâche Alain Coulomb.
Côté perspectives, Christian Saoult a certainement été le plus farouche au développement de cette pratique au regard des justifications utilisées. « Quand l'Afipa dit que l'automédication peut engendrer 2,6 milliards d'euros d'économie pour la Sécu, il faut se dire que ce sera 2,6 milliards d'euros que les patients devront débourser de leur poche pour que ça revienne directement aux industries pharmaceutiques ». Son inquiétude : les déremboursements de produits de confort et de première nécessité, auxquels auraient alors difficilement accès les couches les moins aisées de la population. « Je ne suis pas forcément opposé à l'automédication mais les changements de discours peuvent paraître inquiétants. Cela fait quarante ans qu'on nous dit que l'automédication ce n'est pas bon, et d'un coup le discours s'inverse. Il va falloir accompagner ce changement, aller vers une éducation sanitaire : le bon usage du médicament n'est pas en orbite géostationnaire au-dessus de rien ! ». Autre inquiétude du vice-président du collectif inter-associatif sur la santé : une explosion des prix de ces médicaments passant en automédication s'ils ne sont pas encadrés.
Sur ce point, le Leem affirme que ce ne sera pas le cas grâce à des expérimentations dans quelques officines du déplacement des médicaments d'automédication de derrière à devant le comptoir. « Avec la visibilité des prix, la possibilité pour le patient de comparer, ils baisseront d'eux-mêmes », affirme Bernard Lemoine, vice-président délégué du Leem. Ce à quoi s'oppose justement le président de l'Ordre national des pharmaciens, Jean Parrot : « Je redoute la télévision et le passage des médicaments d'automédication devant le comptoir. Que vais-je dire au patient qui entre, prend sa boîte en disant qu'il a vu ça à la télé, et à qui conviendrait mieux un autre traitement ? ».
Vers le tout-médicament ?
Le Leem prône également de ne pas lier les dépenses de santé avec la montée en puissance de l'automédication et la possibilité que des médicaments remboursables et non-remboursables cohabitent dans la même classe. Ce à quoi réagit le président de MG France, Martial-Olivier Koehret, en insistant : « tout ce que je peux dire c'est que les déremboursements nous gênent dans notre pratique quotidienne ». Son homologue de la CSMF, Michel Chassang craint surtout le développement d'un nouveau sport dans la société française qui s'intitulerait « Comment contourner le médecin ? ». Il appréhende également le tout-médicament suscité par l'automédication : « Notre métier consiste à prévenir, soulager et guérir si possible. Pour cela, nous suivons une méthodologie : nous écoutons, nous examinons, si nécessaire nous demandons des examens complémentaires et nous posons un diagnostic. La solution ne passera pas forcément par un médicament. C'est pourquoi je me demande si l'automédication va vraiment entraîner des économies, ne serait-ce qu'en termes d'iatrogénie et d'interactions médicamenteuses. Sans parler des possibles retards de diagnostics. Le seul intérêt de l'automédication c'est que ça arrange la vie des gens. Moi j'en profite pour lancer un appel à tous : choisissez-vous un bon médecin traitant ».
Après un échange d'un peu plus de 2 h 30, le mot de la fin revient à Jean-Pierre Davant : « On ne peut penser à l'automédication sans une modernisation de l'offre de soins. Elle doit même être un élément de cette modernisation ».